Le mystérieux Révérend Jean François Brasseur, missionnaire en Amérique !

Jean-François Brasseur: un Hamme-Millois de souche

Une épitaphe qui interpelle

Contre le mur latéral de l’église – côté sud -, entre les deux fenêtres de la sacristie (le long de la rue Goemans), vous pouvez encore repérer la stèle funéraire du prêtre J.F. Brasseur (« JFB »), natif de la paroisse, et « missionnaire en Amérique » et y lire les inscriptions suivantes avec l’aide d’un soleil rasant…:

Epitaphe Jean-François Brasseur

En 1872, soit quelque 10 ans après le décès de JFB, l’ouvrage de Tarlier1 et Wauters reprend in extenso le texte de cette épitaphe dédiée à JFB. Cette stèle, – l’une des 3 que mentionne cet ouvrage en ce qui concerne « Hamme-sur-Nethen » – est placée « contre le mur extérieur du chœur ». Cette lame – la plus grande de celles qui subsistent – a sans doute été déplacée par la suite pour être « encastrée » dans le mur de la sacristie actuelle. L’examen attentif de la maçonnerie qui entoure cette lame laisse apparaître clairement des briques et des joints de teinte différente du mur courant, vestiges sans doute d’une intégration ultérieure de cette lame à cet endroit et, ensuite, de l’une ou l’autre réparation périphérique même récente. La stèle comprend 3 pièces de pierre bleue. Le socle légèrement en débord ; la lame proprement dite avec l’épitaphe et le tout est surmonté d’une croix en pierre bleue dont la barre horizontale est sensiblement plus grande que la verticale.

Le personnage dont le souvenir y est commémoré m’a immédiatement fort intrigué! Il est né à Hamme, puis a été « missionnaire en Amérique » et il meurt à Schaerbeek en 1861 mais a souhaité être enterré dans son petit village natal… En outre, il fait généreusement don de trois cloches et d’un orgue à l’église de HammeMille. Lui et sa famille semblent avoir été liés de près à cette église. Sept autres stèles – au moins – concernent des membres proches de sa famille. Nous y reviendrons ultérieurement.

L’énigme de sa date de naissance

Selon l’épitaphe ci-dessus, JFB a 62 ans lorsqu’il décède le 27 juin 1861. Sa naissance remonterait donc aux années 1798-1799…L’acte de décès rédigé à sa mort à Schaerbeek reprend bien la date du 11 novembre 1798 comme celui repris dans le registre paroissial des décès à Hamme-Mille. Un autre acte² évoqué ci-dessous lui octroyant une bourse d’étude au grand séminaire de Malines reprend la date de naissance du 11 décembre (?) 1798. D’après mes recherches actuelles, la vraie date de naissance de JFB est le 25 février 1796, soit +/- 2 ans et demi plus tôt. Pourquoi cette conviction ?

Cette date correspond au seul acte3 de naissance d’un Jean François Brasseur à HammeMille retrouvé dans les registres paroissiaux de cette époque avec les deux parents concernés, à savoir, le père, Ferdinand Brasseur, et la mère, Alexandra Detiège. Les registres de l’état civil sont muets à ce sujet ! Les actes des années 1794 à 1796 manquent… de même que ceux de l’an VII du calendrier républicain qui recouvre les dates des 11 novembre et 11 décembre 1798 . L’annexion à la république française et l’instauration du département de la Dyle sous administration française en 1795 va bouleverser les habitudes. S’ensuit sans doute une période de flottement qui se traduit dans le registre dont nous disposons aujourd’hui par des lacunes, par des enregistrements non repris par ordre chronologique, etc.. Un document4 semble appuyer notre conviction : le microfilm partiel et en mauvais état de la liste des naissances à Hamme en l’an VII dont l’examen ne fait apparaître aucun enfant Brasseur…

Le contexte historique et familial de sa jeunesse

La révolution française a lieu en 1789. Ferdinand Brasseur et Alexandrine Detiège se marient à Hamme le 24 octobre 1790. Leur premier enfant, Joseph, frère aîné de JFB, naît le 22 août 1791 à Hamme. Un deuxième frère, Jean Joseph, naît le 29 mars 1794 mais vivra un peu moins d’1 an ! Comme rappelé plus haut, en 1795 est instauré le département de la Dyle sous administration française. JFB naît le 25 février 1796 . La fermeture de l’abbaye de Valduc est en cours (1796-1797). Alors que 1799 voit l’avènement du Consulat en France et que Napoléon devient Premier Consul, Alexandrine Detiège, la mère de JFB décède le 10 août 1799 à 31 ans. JFB n’a que 3 ans ! Très vite, Ferdinand Brasseur se remarie avec Anne Marie Dewaerseggers (une cousine sans doute) qui va lui donner sept enfants dans les années suivantes, tous demi-frères/sœurs de JFB.

Entretemps, Napoléon a été sacré empereur en 1804. 1811 voit aussi, par décret impérial du 24 janvier, la fusion des deux petites communes, Hamme et Mille, en Hamme-Mille. En janvier 1813, Ferdinand Brasseur devient l’un des premiers maires de la commune de Hamme-Mille, Canton de Grez, Département méridional. Il le reste jusqu’en janvier 1816 pour redevenir ensuite boulanger (avec son fils aîné Joseph qui a pris le relais) et/ou cabaretier… Pendant son mandat a lieu le Congrès de Vienne. 1815 voit aussi la défaite de Napoléon à Waterloo et la création du Royaume des Pays-Bas. La vétusté croissante de l’église existante a dû aussi être l’une de ses préoccupations. JFB qui a vu se multiplier entretemps autour de lui les demi-frères et demi-sœurs, a déjà près de 20 ans…et rêve sans doute d’autres horizons…

Sa formation au Grand Séminaire de Malines (1820 – 1824)

L’information fournie par le document : « LISTE DES PRETRES DU SEMINAIRE DE MALINES DEPUIS LE CONCORDAT JUSQU’EN 1825 – p.40 » nous révèle des renseignements précieux sur le passage de JFB au séminaire de Malines. Il y est entré le 28 septembre 1820. 3 mois plus tard, le 1 er janvier 1821 , une demande d’obtention d’une bourse a été introduite. Un acte² de Guillaume, Roi des Pays-Bas, Prince d’Orange-Nassau, etc… du 19 juin 1821 lui octroie une demi-bourse d’étude pour suivre cette formation. JFB doit donc être un garçon méritant et de bonne famille pour pouvoir bénéficier de ce privilège.
JFB est enfin ordonné prêtre le 15 mars 1824.

28 ans est un âge déjà fort avancé pour accéder à la prêtrise à l’époque. La date sur l’acte d’octroi de la bourse est le 11 décembre 1798. Sur base de cette date, il aurait donc seulement 25 ans. N’a-t-il pas menti sur cette date pour pouvoir obtenir la demi-bourse et suivre ce cursus ? Nous apprenons aussi que le prénom de JFB est parfois inversé. « François » doit être le prénom usuel de JFB, ce qui explique la raison du choix de « Franciscus » pour le nom donné à la plus grosse des 3 cloches ayant fait l’objet du legs de JFB à sa mort à l’église SaintAmand de Hamme-Mille. Sorti du Grand Séminaire le 30 mars 1824, JFB est affecté en premier lieu comme vicaire à la paroisse Saint-Etienne à Braine-l’Alleud (1824-1826).

Chapelain à Bois Seigneur Isaac (1826 – 1828)

Paul De Vroede fut le chapelain de la chapelle du Saint-Sang à Bois-Seigneur-Isaac jusqu’à sa mort en 1823. Les premiers mois de 1824, la chapelle est desservie temporairement par J.F. Kinart (ou Kinaert) , le désservant de Ophain, paroisse dont dépend la chapelle.
Près de 8 mois plus tard, le 15 novembre 1824, J.F. Brasseur est nommé comme chapelain, J.F. Kinart continuant pour sa part à desservir l’église paroissiale de Ophain. Cette situation perdure jusqu’au 17 septembre 1828, date à laquelle J.F. Brasseur démissionne.

Pour le Père J.F. Brasseur, en septembre 1828, le départ vers l’Amérique est proche !
Nos recherches nous ont permis de retrouver sa trace en Louisiane.
Dans une 2ème partie, nous relaterons ces

« 10 années de mission et de folles aventures en Amérique (1831-1840) ».

Sources : Outre différents actes retrouvés aux AGR et sur NETRADYLE
1 : J. TARLIER et A. WAUTERS, Extrait de Géographie et Histoire des Communes Belges – Province de Brabant – Canton de Jodoigne, août 1872 – A.DECQ, EDITEUR – p165.

2 : Acte du 19 juin 1821 -n° 50- d’octroi par Guillaume d’Orange de bourses d’études au séminaire de Malines –
AGR-Archief Provincie Antwerpen, K 478/035 – stukken onder nr. N001.26/5303 en 5304

3 : AGR – Hamme-Mille (Beauvechain), paroisse Saint Amand – Registres Paroissiaux. Actes de baptêmes – 0148_000_00170_003_A_0005_r10/02/1779 – 29/08/1796 – p124 de 166

4 : AGR-Hamme-Mille-Etat civil: actes de naissances-89874/A_81811797-1860 – p. 190 de 850

5 : Les almanachs du clergé catholique romain de 1822 à 1829.

Premiers pas en Louisiane

Le contexte

Au début du 19ième siècle, des réseaux de recrutement de personnel missionnaire sont mis en branle en France et dans toute l’Europe. L’une des destinations voulues par l’Eglise catholique pour s’y développer sont les Etats-Unis et elle y amène de nombreux prêtres missionnaires.

Un jeune garçon, Leo-Raymond de Neckere, né le 6 juin 1800 à Wevelgem en Flandre occidentale (« République Française »), , étudie au séminaire de Gand et accepte en 1817 l’invitation de l’évêque français Louis Dubourg de partir (à 17 ans !) en Louisiane. Il y est ordonné prêtre le 13 octobre 1822 et travaille alors comme missionnaire et professeur de séminaire avant de devenir en 1826 le supérieur du séminaire de St. Mary des Barrens à Perryville dans le Missouri. Malade, le 22 mars 1827, De Neckere revient en Flandre pour se refaire une santé et fait des tournées en Belgique pour promouvoir ses chères missions. Le 17/09/1828, JFB démissionne comme chapelain à Bois-Seigneur-Isaac. Entretemps, De Neckere rentre à Paris en mai et quitte la France via Bordeaux le 6 juin 1829. Le 4 août 1829, il est désigné comme premier évêque de la Nouvelle Orléans par le Pape Pie VIII. De retour aux USA, il y reçoit sa consécration comme évêque le 24 juin 1830 (à 30 ans !). De Neckere est Belge et contemporain de JFB. Même âge, même engagement. Tout indique que c’est lui qui l’a appelé, comme plusieurs autres missionnaires belges, lors de ce retour et de ses tournées. Nous ignorons à quelle date exacte, JFB a franchi l’Atlantique pour rejoindre les Etats-Unis. Il doit avoir fait cette traversée en même temps que son mentor ou dans les mois qui ont suivi en 2e moitié de 1829 ou au cours de 1830

De manière habituelle, les fonctions de ces simples prêtres missionnaires, recrutés, sont encore mal connues … : aux prises avec l’isolement, la pauvreté, ils connaissent les affres du migrant et ceux des hommes et femmes de foi dans un univers auquel ils n’ont pas du tout été préparés. Pour construire l’Église, et créer ses institutions, l’essentiel est d’abord de marquer la matérialité du culte en bâtissant des chapelles, des églises, partout où des communautés catholiques apparaissent. L’un des grands séminaires de Mount St. Mary d’Emmitsburg (sur la côte Est), de Bardstown dans le Kentucky ou celui de St.Mary des Barrens dans le Missouri constitue généralement la première destination des nouveaux arrivants qui y terminent, le cas échéant, leurs études pour devenir prêtres ou parachèvent leur formation locale (apprentissage de l’anglais par exemple) avant d’être affectés à l’une des (nouvelles) paroisses. JFB a suivi cette filière en 1830 et 1831, passant notamment un certain temps aux Barrens pour y apprendre l’anglais (sans trop de succès… !).

Le Pape Pie VIII décède en novembre 1830. Le 2 février 1831 lui succède un ancien Préfet de la Propagation de la Foi, Grégoire XVI. Il est favorable aux missions et est à l’origine d’une relance de l’engagement missionnaire outremer… Ce déploiement de l’église catholique aux USA requiert des prêtres et des moyens financiers importants. A cette fin est établie fin 1828 par l’Empereur à Vienne l’Association pour la Propagation de la Foi (« Association Léopoldine ») de même que par le Roi Louis de Bavière («Association des missions de Louis »).

Pour pouvoir stimuler et raviver régulièrement le zèle des bienfaiteurs pour alimenter ce flux essentiel d’argent et de matériel, les responsables des associations peuvent compter sur l’appui de la papauté qui octroie des privilèges et des indulgences plénières aux membres de ces associations. Ces responsables réclament aussi avec insistance des lettres en provenance des missions qui doivent, pour satisfaire la curiosité légitime des mandants, décrire avec le maximum de détails possibles les tribulations et les progrès réalisés au jour le jour dans ce déploiement des missions catholiques sur le nouveau continent.

Ceci va se traduire par un échange abondant de courrier, d’une part, entre la hiérarchie de l’église et ces associations, et d’autre part, entre la hiérarchie locale d’un réseau qui se densifie progressivement, et ses divers représentants et missionnaires. Ce courrier ecclésiastique transatlantique ou régional a été archivé à l’Université Notre Dame du Lac en Indiana, et constitue une source féconde que nous avons pu exploiter (via internet) pour décrire les tribulations de JFB en Louisiane. Sur cette période de dix ans, soit plus de 2000 pages d’archives, le nom de JFB y apparaît plus de 200 fois…!

La Louisiane est située tout au Sud des Etats-Unis le long du Golfe du Mexique coincée entre le Texas, l’Arkansas et le Mississipi. Elle a été formée à partir de colonies française et espagnole qui étaient toutes les deux officiellement catholiques. Le gouvernement local colonial était basé sur des paroisses à l’image de l’Eglise catholique romaine très active pendant la colonisation. Devenu possession américaine après l’achat de la Louisiane à Napoléon en 1803, l’État de Louisiane est admis à l’Union le 30 avril 1812 avec vingt-cinq « paroisses » (« parishes » en anglais),unités administratives plus ou moins équivalentes aux
Comtés dans les autres états US. Comme état du Sud profond, l’esclavage y est partout présent, notamment dans les grandes plantations. Durant la première moitié du XIXe siècle, la Louisiane (qui déborde largement au-delà de ses limites actuelles), représente un terrain commun où se côtoient des catholiques et des protestants, des Blancs et des Noirs, des Américains (dont les Acadiens) et des Européens, des Afro-Américains et des Amérindiens, des hommes libres et des esclaves… Enfin, à cette époque, la Louisiane est aussi une terre où la corruption et le relâchement des mœurs sont partout présents. Et pour parachever ce tableau peu idyllique, la zone de la Nouvelle Orléans marécageuse et au climat tropical est régulièrement traversée par des épidémies de fièvre jaune particulièrement meurtrières…

D’Iberville à Batôn-Rouge (1830-1833)

1831 – Dans la lettre du 29 novembre du Père M.B. Anduze (Iberville) à l’évêque de la Nouvelle Orléans, Léo Raymond de Neckere, apparaît pour la première fois le nom du Père Jean François Brasseur.

« … Il est urgent que Père (J.F.) Brasseur arrive de manière à ce que Anduze puisse aller en ville et avoir le temps de compléter l’affaire du mandat et de recruter des administrateurs. Il ira en ville aussitôt que Brasseur ou quelqu’un d’autre le remplacera… »

Cette lettre évoque les préoccupations du Père Anduze concernant le Collège Saint Gabriel à Iberville et son souhait de venir à la Nouvelle Orléans pour en parler avec l’évêque. Le Père J.F. Brasseur est attendu à Iberville fin 1831…alors que le Diocèse de la Nouvelle Orléans a comme évêque depuis 17 mois, son «mentor», Leo Raymond de Neckere.

1832 – Une épidémie de choléra continue à sévir en Europe mais s’est aussi répandue aux USA. Elle atteint la Nouvelle Orléans et, combinée à la fièvre jaune, va entraîner un grand nombre de victimes.

1833 – La lettre du 27 septembre de JFB à Bâton Rouge, (Louisiane), au Père Antoine Blanc, à la Nouvelle Orléans, nous en dit un peu plus sur les tribulations de JFB de 1831 à 1833 :

« Brasseur vient juste de recevoir la lettre de Blanc du 21 septembre. On lui avait dit de s’arrêter à Ascension ou Assomption mais il n’a pas trouvé de lettre à aucune de ces deux places. Le Père Delhoste a fait parvenir à Brasseur son cheval. Mais n’étant pas en mesure de placer celui-ci sur le bateau, Brasseur a dû parcourir la côte à dos de cheval. Il était faible et la météo était mauvaise. C’est pourquoi il est resté 3 jours et demi avec le Père August De Angelis. Ensuite, il a été retenu par les services de funérailles qui ont eu lieu dans chaque paroisse en l’honneur de l’évêque Léo Raymond de Neckere (mort le 4 septembre 1833 de la fièvre jaune). Il n’est pas arrivé à Bâton Rouge avant le 18 septembre…. »

JFB qui a appris en route la mauvaise nouvelle du décès de son mentor, découvre à Bâton Rouge une église et un presbytère délabrés. Cette ville, sur la rive est du Mississipi, est la ville principale de la paroisse appelée « East Baton Rouge ». Son curé est aussi appelé à servir de manière intermittente la paroisse de « West Baton Rouge » située de l’autre côté du fleuve.

« … Le même jour, il a vu M. Bonnecaze. Le lendemain, Brasseur est allé jusqu’à l’église qui était remplie de débris . Tous les biens de l’église ont été emportés au presbytère qui a aussi besoin de réparations. Il a rencontré les marguilliers le même jour et ils ont décidé de faire les réparations à l’église et au presbytère. Brasseur dit la Messe au presbytère ; ce sera dimanche prochain avant qu’il puisse la dire publiquement…»

Et s’inquiète immédiatement de trouver un bon sacristain qui puisse l’épauler et sache chanter…

« Il n’ y a pas de vrai sacristain ; seulement, un vieil espagnol qui sonne les cloches, etc… Il voudrait disposer de quelqu’un qui pourrait chanter ; il a pensé à M. Vaulangre. Ils ont proposé de lui construire une maison et s’il acceptait de donner cours de piano et de chant, ils promettent de lui trouver 12 à 15 élèves . Il souhaite que Blanc lui fournisse un rituel en anglais. Il se pourrait que Vaulangre puisse apporter les Saintes Huiles. »

Enfin, on découvre l’esprit de revendication et de négociation de JFB qui semble avoir les pieds bien sur terre quand il s’agit de discuter argent ! Allant jusqu’à une sorte de chantage sur sa destination future !

« Il réside actuellement dans l’une des maisons de Mme Legendre en face de l’église protestante. Il vient de voir M. Flaget qui dit qu’ils peuvent s’arranger pour son conseil. Il trouve ces gentlemen bien disposés à son égard et en faveur de la religion. Quant au calendrier, Brasseur trouve qu’il est bien différent de la note que le Père Hercule Brassac lui a envoyée. Il ne peut pas accepter les 90 Messes que Blanc lui a offertes. Delhoste lui a vendu le cheval pour 160 intentions et il a reçu quelque chose de Brassac de sorte qu’il en aura au moins 7 à 8 par mois. Quand l’évêque de Neckere a proposé que Brasseur apprenne l’anglais, il lui a promis de payer toutes les dépenses. Quand Brasseur vint d’Iberville à la Nouvelle Orléans pour embarquer pour Saint Louis, l’Evêque était absent. Père (Aloysius) Moni lui a prêté 75 $. Père (Benedict ?) Richard voulait que Brasseur rende ça à Moni en disant qu’il lui donnerait lui-même et que l’Evêque était responsable. Brasseur n’a pas agi ainsi, pensant que cela suffisait si l’Evêque et lui étaient au courant. Mais Brasseur est encore redevable à Moni de 75 $ plus 90 $ à la Congrégation des Missions pour le bateau et les 40 $ que Blanc lui a donnés pour son passage qui se monte à 165 $. Il a passé ce temps aux Barrens où il était censé apprendre l’Anglais. L’Evêque Joseph Rosati voulait Brasseur à St. Louis et il n’est à Bâton-Rouge que par obéissance. Mais s’il peut payer lui-même les 165 $, la question de sa position changera. Il sera heureux de revenir là d’où il est venu et d’apporter les consolations de la religion à ceux qui meurent chaque jour sans un prêtre. Blanc est le seul qui puisse trancher la question. Il est encore temps de rompre son marché avec Delhoste et de lui rendre son cheval.»

Le séjour de JFB en Louisiane ne fait que commencer !

Périple en Basse Louisiane

En fin de chapitre précédent, nous avons quitté JFB qui avait pris possession de sa 1e affectation en Louisiane comme curé de la paroisse ‘East Baton Rouge’ à Bâton Rouge où il succède au père Hercule Brassac.

Quelques notions pour comprendre la suite…

Le rôle central de l’évêque de la Nouvelle Orléans, Antoine Blanc.

Ce français, né le 11 octobre 1792 à Sury-le-Comtal (Rhône-et-Loire), qui succède à  De Neckere est le véritable coordinateur de toute cette région. Il est le correspondant régulier, à la fois de ses collègues évêques à la tête d’autres régions et/ou séminaires aux USA et de tous les prêtres à qui il affecte les postes qui desservent les différentes paroisses et qui viennent chercher leurs directives chez lui…
Dans cette église catholique en forte expansion aux USA, c’est un véritable jeu de chaises musicales que Blanc dirige. Il tente en permanence de combler les nouveaux besoins liés à la multiplication rapide des églises et des communautés paroissiales en formant localement ou en faisant régulièrement venir d’Europe de nouveaux prêtres. Ce mouvement est aussi créé par les curés en place rarement contents de leur sort et régulièrement tentés d’aller voir si l’herbe n’est pas plus verte dans une paroisse voisine…

Le rôle des « trustees » (mot utilisé en anglais), c’est-à-dire administrateurs (ou fabriciens) qui gèrent le temporel des églises et des paroisses.

Chaque paroisse est administrée par un conseil d’administrateurs élus périodiquement qui assument la gestion du temporel de la paroisse. Ceci comprend la fixation des émoluments du curé ainsi que des frais pour les diverses prestations et services assumés (baptêmes, mariages, enterrements, messes diverses, …), la construction/et ou le maintien de l’église et du presbytère, les recettes pour la location des bancs…
Les relations entre administrateurs et curés sont souvent tendues, ces derniers devant être « acceptés » par le conseil et payés par celui-ci.

Les préoccupations des prêtres dans leur mission pastorale.

La lettre du 7 décembre 1833 {JFB à Blanc} nous fait découvrir des préoccupations qui reviennent très fréquemment ; à savoir les « dispenses » pour lesquelles le clergé se réfère à l’évêque : mariage pendant l’Avent, mariage entre catholique et protestant, entre esclaves de propriétaires différents, célébration de la Messe à domicile…
D’autres préoccupations de JFB qui reviennent aussi régulièrement : l’équipe autour de lui : un sacristain, trois enfants de chœur, et la présence du chant
Autre éventail de situations problématiques auxquelles sont confrontés ces missionnaires… :

« 1. Mariages clandestins en dehors de l’église, de l’une ou l’autre ou d’aucune religion ;
2.  Baptême d’enfants protestants et conditions ;
3. Enterrement d’un excommunié ;
4. Abstinence les samedis de l’Avent ;
5. Mariage avec vœu de chasteté ;
6. Obligation des lois tridentines en Amérique… »

{04/01/1835 – Père F. Tschenhenss, à Cleveland, à l’évêque J. B. Purcell de Cincinnati (Ohio)}

La plupart des curés doivent aussi accompagner les projets de  construction des églises, cures, cimetières, collèges, etc… qui émergent avec l’essor incessant des communautés de fidèles…

Les déplacements aux USA : Dans la paroisse, ils se font essentiellement à pied ou à cheval ; Dès son affectation, JFB a d’ailleurs racheté un cheval à un confrère français, le Père D. de l’Hoste. Les déplacements plus longs se font à cheval ou en bateau à vapeur sur le Mississipi qui traverse la Louisiane de part en part et sur l’un ou l’autre de ses gros affluents (Bayou Teche, …).

De Bâton Rouge à Saint Martinville (1833-1836)

1834

Les lettres du 24 février {Bonnecaze et Pintado (Bâton Rouge) à Blanc} et du 26 février {Blanc à Bonnecaze et Pintado (Bâton Rouge)} nous apprennent que JFB envisage de quitter East Baton Rouge (et la ville de Bâton Rouge) pour s’installer sur l’autre rive du fleuve à West Baton Rouge (où se développe une nouvelle communauté) , à la grande déception de L. Bonnecaze, le président des Administrateurs et au grand désarroi du Père Antoine Blanc, qui assure l’administration provisoire de l’évêché de la Nouvelle Orléans. Pour porter assistance à JFB, Blanc envoie finalement le Père Pierre François Beauprez qui se porte bientôt candidat pour servir à West Baton Rouge… au détriment de JFB.

{22/04/1834-Beauprez à Blanc}

La collaboration entre ces deux missionnaires belges (Beauprez provient de Woumen près de Dixmude) est loin d’être idéale.

«… Beauprez a du mal à s’entendre avec Brasseur : il a un bon caractère mais il est aussi changeant qu’une girouette. Aujourd’hui, il veut rester à Bâton Rouge, demain, il veut aller à West Baton Rouge. Blanc a écrit qu’il y aurait Messe tous les dimanches et jours de fête à la Chapelle de West Baton Rouge et Brasseur ne veut pas cela… »

{11/05/1834–Beauprez à Blanc}

Les petites chamailleries entre Beauprez et Brasseur continuent, chacun critiquant l’autre… ;  JFB demande que Blanc se prononce…

{13/05/1834 – JFB à Blanc}

Les Administrateurs de West Baton Rouge font une proposition concrète et solennelle à Blanc pour s’attacher les services exclusifs du Père Beauprez ! 

{06/06/1834 et 07/06/1834–Administrateurs à Blanc}

Et Beauprez développe un nouvel argumentaire à Blanc pour obtenir sa désignation à Bâton Rouge  avec un brin de chantage (sinon je pars…)  et des accusations pour décrédibiliser JFB.

{30/06/1834–Beauprez à Blanc}

JFB riposte pour démontrer sa bonne foi et confirmer sa décision… de laisser le poste de Bâton Rouge à Beauprez. JFB est déjà à Bonnet Carré le 14 juillet et n’a aucune intention de revenir à Bâton Rouge.

   {14/07/1834-JFB à Blanc}

Beauprez a finalement gain de cause et est désigné par Blanc pasteur de Bâton Rouge. JFB a quitté cette paroisse pour celle de St Jean Baptiste (Bonnet Carré) vers la mi-juillet 1834.

{16/08/1834–Beauprez à Blanc}

1835

JFB a été désigné et est arrivé à la paroisse Saint Jean Baptiste (des Allemands) (Bonnet Carré) pour y remplacer momentanément le curé, le Père Ve. Modeste Mina pendant son absence moyennant certains accords dont il se plaint. L’échange de courriers est un nouvel exemple du caractère revendicateur et négociateur de JFB. Il monnaye au mieux ses prestations comme curé à Bonnet Carré en forte discordance avec les propositions du  pasteur titulaire…le Père Mina.

{24/04/1835–JFB à Blanc}

Le Père Anduze confirme le caractère très versatile de JFB :

«…. . Selon des nouvelles reçues de St Jacques, il semble que le Père JFB a proposé de devenir pasteur là-bas et aurait été accepté et que si son remplacement à St Jean Baptiste ne se fait pas dans un certain temps, il n’attendra pas mais partira pour prendre la charge de pasteur à St Jacques. Brasseur conviendrait parfaitement à St Jacques dans le sens où il est l’homme le plus changeant que Anduze ait jamais connu… »

JFB  semble déjà envisager et préparer son départ de Bonnet Carré vers St Jacques…

{19/05/1835-Anduze à Blanc}

Le 4 novembre 1835, première indication que le Père Borella, curé de la paroisse St. Martin, attend un prêtre pour l’assister à St Martinville. Les conditions qu’expose Borella ne sont guère attrayantes… !

{04/11/1835–Borella à Blanc}

Après une longue période de vacance du poste et avoir assuré l’intérim, le père Anthony Blanc est enfin consacré évêque de la Nouvelle Orléans en novembre 1835.

{22/11/1835-Rosati}

Apparemment, le Père L. Van Bockel, l’assistant envoyé à Borella, est en mauvaise santé et ne convient pas alors que la santé de Borella lui-même est déficiente et qu’il envisage un retour momentané en Europe.

{15/12/1835-Borella à Blanc}

1836

Le Père Marcel Borella ne survit pas longtemps à ses problèmes de santé !
Le poste de curé de la paroisse à St Martinville est libre !

{22/01/1836-P. Briant à Blanc}

Le « … Père Borella, pasteur, qui est mort pendant la nuit du 21-22 janvier après une maladie de 15 jours….ils suggèrent que le curé ait une certaine libéralité, douceur et beaucoup d’aménité dans son caractère. Le pasteur de Saint-Martin a pris l’habitude d’exercer aussi son ministère à Sainte-Marie (Attakapas) où il n’y a pas d’église. Le futur pasteur doit donc être fort et en bonne santé pour supporter les longs et fréquents voyages.»

Le décès de Borella, curé à  St. Martin pendant 15 ans, agite fort les administrateurs de même que son héritage : un montant de 24.000 $ ! Peut-on s’enrichir comme « missionnaire en Amérique » ? Le testament est aussi intéressant car il initie ou confirme le projet de construire une nouvelle église en briques à St. Martin.

{23/01/1836-A.Dumartrait à Blanc}

JFB est à cet instant curé de St. Jacques ; soit encore une autre paroisse… les administrateurs l’apprécient vraiment beaucoup mais il

mais il «  est sur le point de les quitter pour une nouvelle mission ailleurs. Cette nouvelle est étonnante car ils sont plus attachés à Brasseur qu’ à aucun pasteur qu’ils aient eu auparavant…»

{14/02/1836-J.X. Cantrelle à Blanc}

Les administrateurs préparent activement la venue d’un nouveau curé dans les meilleures conditions. Et le projet de construction d’une nouvelle église reste au cœur des préoccupations…

{17/02/1836-A. Dumartrait à Blanc}

Les bruits de l’affectation de JFB à St Martin circulent déjà en Basse Louisiane…

{19/02/1836-Anduze à Blanc}

JFB a été une fois de plus (trop ?) entreprenant comme assistant du Curé de la paroisse de St. Jean Baptiste, notamment dans le domaine financier et il a été peu soucieux de régler ses comptes rapidement après son départ…

{19/02/1835-J .Ursin à Blanc}

En mars 1836, JFB est enfin désigné, commesuccesseur du Père Borella, curé de la paroisse St. Martin.
Dans la suite, nous aborderons la vie de JFB à ce nouveau poste.                       (à suivre…)

Jean-Luc Lecluse avec la collaboration d’Anne Marie Wautié

La liste exhaustive des sources sera reprise dans une version ultérieure complète de l’histoire de JFB